Promenade à Mountcaoubech,
le 21 juillet 1902
Le lundi 21 juillet, je résolus de visiter les rochers qui se trouvent entre la tour du
Serial de Fos et le Pont du Roi. Ces rochers se dressent à pic à gauche de la route qui conduit en Espagne. On les dirait presque inabordables. Cependant, le chevrier y garde les chèvres presque tous les jours. Au fond on garde les vaches et les bûcherons ont tellement ruiné les tiges de hêtres qui y poussent qu’on n’en aperçoit pas d’une grosseur passable.
Les premiers remparts du fond sont assez abrupts, surtout les deux rocs appelés Mail det Caoudérai et le Mail Trenquat. Ils sont séparés par une ravine qui laisse descendre un peu d’eau qui vient d’une assez bonne source située au pied de la coume que l’on suit pour arriver à Canéjean. Après cette ravine que l’on traverse sous le rocher det Caoudérai, on trouve une petite passade pour monter au plateau supérieur.

Les genêts et les fougères, avec quelques rares plantes, occupent
toute la contrée.
Sur le premier plateau, on rencontre un pré avec une ruine de cabane. Une petite fontaine peut commencer à étancher la soif. Un peu plus loin se trouve une caverne qui peut servir d’abri en cas d’orage. Elle est assez célèbre dans les annales de la douane de Fos. On raconte qu’il y a déjà quelques années, un douanier nommé Payran, voyant que les chèvres de Canéjean avaient empiété sur le territoire de Fos, eut la témérité de vouloir les amener. Le chevrier de race espagnole lui adjoignit d’avoir à laisser le troupeau. Comme le douanier ne se
rendait pas à une seconde injonction, le chevrier qui avait caché une arme à feu lui décocha deux balles qui l’étendirent raide sur la pelouse. Le meurtrier se trouvant sur la frontière, se faufila à travers les rochers et la justice n’a jamais pu mettre la main sur lui. Le douanier fut ramassé par son collègue et étendu dans la caverne qui a gardé son nom.
Ce quartier est assez riche en lys jaune pyrenaicum (Lis de Pyrénées). Un de mes paroissiens faisait collection de bulbes dans ces parages pour un amateur et gagnait de bonnes journées.

Ne voulant point remonter par la coume qui conduit à Canéjean et que je connaissais, je montai tout droit au-dessus du pré et des ruines de la cabane en suivant la ravine caillouteuse qui sert de traînée pour le bois. À une certaine hauteur, on trouve un petit sentier montant sur la forêt et coupant la ravine. Ce sentier va rejoindre au-dessus de la fontaine celui qui monte vers Canéjean. C’est au pied de cette passade que se dressent les forts muraillements des rochers qui servent de base au plateau de Trentenade. Il n’est pas prudent de s’y aventurer, mais revenant sur la gauche, on peut très facilement en longer la base en remontant peu à peu. C’est ce que je fis. La contrée est couverte de branchages abandonnés et de cailloutis, mais pas de plante qui mérite quelque intérêt. Après une montée de près de deux heures, j’aboutis dans la grande forêt où je trouvai quelques sapins sur un premier plateau (mail dés Poucharous). C’était le soubassement du plateau principal de Trentenade. Je pris une ravine entre deux rochers et j’arrivai au plateau proprement dit.

Je me trouvai alors en pays bien connu. Je pris donc la route qui monte vers la forêt de sapins de Mountcaouvech, indécis si je me dirigerai vers Canéjean ou vers la fontaine de Poumaourin. Je me décidai pour ce dernier parti et arrivé sur la traversée de Canéjean, je remontai dans la forêt de Fos pour trouver le chemin traversier d’exploitation de la forêt. Je pris le premier que je rencontrai sur ma gauche, mais à une certaine profondeur, avant d’arriver à la grande ravine qui descend du monticule le plus élevé, ce sentier disparaît.
Trouvant qu’il était incommode de passer cette grande ravine sans sentier, je remontai, espérant trouver quelque passage plus commode. En effet, deux ou trois cents mètres plus haut, je trouvai les traces d’un petit sentier qui traversait la forêt. Je m’engageai avec lui dans la ravine. Il traversa à travers les herbages la grande dépression qu’on aperçoit dans cette partie de la forêt et il me conduisit sur un petit mamelon qui se dresse de l’autre côté. C’est la
démarcation de la crête qui sépare cette partie de la forêt de la coume de Poumaourin où se trouve la fontaine.

Du mamelon à la fontaine, c’est l’affaire de dix minutes. C’est là que je me reposai un peu et que je pris un peu de renfort. Il était plus d’une heure. Les brouillards se promenaient dans les sommets, un vent frais s’infiltrait à travers les sapins. Je ne pus attendre autant que je l’aurais désiré.
Pour descendre, je pris le chemin qui descend vers l’artigue. À quelques pas sous la route, j’aperçus une magnifique floraison de cirses à une seule tête, avec grandes feuilles entières embrassantes, vertes en dessus et d’un joli blanc velouté en dessous. Il y en avait des milliers de pieds.
J’avais déjà d’autres fois remarqué cette plante mais je ne l’avais jamais vue en fleur. Je l’avais confondue avec le Cirsium rivulare dont il diffère beaucoup par ses feuilles. Je le pris, et après l’avoir examiné, j’ai trouvé que c’était le Cirsium heterophyllum, espèce que je crois assez rare dans nos contrées.

Décidément, cette bach de Fos contient un bon nombre d’espèces qu’on ne retrouve pas facilement ailleurs.
C’est dans ces quartiers que je dois signaler mes meilleures trouvailles.
Le Corydalis claviculata, que je n’ai jamais rencontré ailleurs dans nos parages,

le Goodyera repens,

la Veronica montana,

… et maintenant le Cirsium heterophyllum.
Dans les prés, j’ai aussi rencontré la Scutellaria minor,

la Vicia orobus,

et le Polygonatum multiflorum.

Au pied du ruisseau qui descend de la fontaine de Puymorin, j’ai cueilli en fleur la Stellaria nemorum que l’on ne rencontre point souvent.

Il serait bon d’examiner le fond des ravines qui descendent, soit de la pointe de Montcaoubech, soit de la fontaine de Puymorin.
Je regagnai les pelouses de l’artigue, et passant sur la cabane je m’enfonçai dans le bois qui s’étale au versant opposé de celui que je venais de traverser. Ce bois renferme un grand nombre de tiges de chênes.
Au premier ravin, j’ai remarqué bon nombre de pieds d’Hypericum pulchrum, jolie petite espèce à feuilles percées de glandes petites et à calice bordé de points noirs.

Arrivé à la crête de séparation avec Melles, je descendis jusqu’à la cabane en ruine qui se trouve sur la crête et je gagnai le village de Melles. Il était six heures quand je regagnai mes pénates.